Le décrochage est une affaire d'incidence, pas de vitesse
« L'avion décroche à 90 km/h. » Cette phrase, prise au pied de la lettre, a tué des pilotes. Elle n'est vraie que dans une seule situation : vol en palier, à la masse de référence, dans la configuration de référence. Changez l'une des trois, et le nombre change.
Ce qui décroche, c'est l'incidence
Le décrochage est la perte de portance qui survient lorsque l'incidence — l'angle entre la corde du profil et le vent relatif — dépasse une valeur critique. Au-delà, l'écoulement se décolle de l'extrados et la portance s'effondre.
Cette incidence critique est une constante pour un profil et une configuration donnés : environ 15° pour un profil classique, ramenée à 11 ou 12° quand des volets de courbure ordinaire sont sortis. Elle ne dépend ni de la masse, ni de la vitesse, ni de l'inclinaison, ni de l'altitude.
L'assiette se lit par rapport à l'horizon ; l'incidence se mesure par rapport au vent relatif. On peut avoir une assiette à cabrer et une incidence faible — ou l'inverse. C'est exactement ce qui rend le décrochage en virage engagé si déroutant : l'horizon ne prévient pas.
Pourquoi la vitesse, elle, bouge
La vitesse de décrochage est la vitesse à laquelle, dans une situation donnée, l'aile atteint son incidence critique. Elle dépend donc de tout ce qui modifie la portance nécessaire : la masse, la configuration, et le facteur de charge.
Le facteur de charge est le rapport entre la portance et le poids : n = portance / poids. En virage, il ne dépend que de l'inclinaison :
| Inclinaison | Facteur de charge |
|---|---|
| 30° | 1,15 |
| 45° | 1,41 |
| 60° | 2,00 |
Et la vitesse de décrochage suit la racine carrée de ce facteur :
Vs sous n g = Vs × √n
Un avion qui décroche à 60 km/h en palier décroche à 60 × √2 ≈ 85 km/h sous 2 g, c'est-à-dire dans un virage à 60° d'inclinaison. Le même avion, la même aile, la même incidence critique — mais une vitesse de décrochage supérieure de plus de 40 %.
Les situations où ça se paie
Le facteur de charge augmente en ressource — le passage d'une descente à une montée, par exemple lors d'une remise de gaz — et en virage, avec l'inclinaison. Ce sont précisément les deux moments où l'on est bas, lent, et occupé : la remise de gaz mal engagée, et le virage de base-finale trop serré parce qu'on a dépassé l'axe.
Ajouter de la charge produit le même effet : à masse plus élevée, la portance nécessaire est plus grande, donc la vitesse de décrochage monte. Un avion chargé à quatre places ne décroche pas à la vitesse du même avion en solo.
Ce qu'il faut retenir
Quand le facteur de charge augmente, la vitesse de décrochage augmente — mais l'incidence de décrochage, elle, ne change pas. C'est une valeur fixe pour un profil et une configuration donnés.
Ce qui en découle est simple, et vaut mieux qu'un nombre appris : on ne décroche pas parce qu'on est lent, on décroche parce qu'on tire trop. Et la sortie ne consiste pas à mettre des gaz, mais à rendre la main : réduire l'incidence est le seul geste qui traite la cause.
Sources
- Chapitre 080 « Principes du vol » — facteur de charge et décrochage
- Aérodynamique du profil : relation entre coefficient de portance et incidence
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